Roman de Stéphane Lafaye
Les
terrifiants dossiers secrets de Paragon City : l’affaire « Monsieur
Social »
Chapitre 7 : Monsieur Social
- Je ne dis pas que j’ai
raison ou tort, je dis simplement que j’ai une MISSION à accomplir, un
point c’est tout !!! Enfin surtout l’enveloppe car moi je m’en fiche un
peu c’est vrai…
Le silence
qui suit la dernière déclaration du maigre petit bonhomme masqué à la
voix aussi agréable qu’un ongle sur un tableau plombe légèrement
l’atmosphère déjà bien alourdie par l’odeur de sang et de viscères qui
plane dans la pièce principale de l’immeuble désaffecté.
- Moi je dis, on le tue ! intervient le Marchand de sable comme si
l’intéressé était absent.
- C’est une option tentante, acquiesce la Maîtresse d’école avec le même
détachement étrange. On le massacre et on lui trouve un hôte moins
perturbant !
- Heu… Je suis d’accord sur le principe, ajoute le Croquemitaine en
shootant distraitement dans une tête de Skull, mais ça va pas être
fastoche s’il n’est pas d’accord vu qu’il est quand même le plus
puissant d’entre-nous, ne l’oublions pas.
- Et je suis navré mais je ne suis pas d’accord !!! précise monsieur
Social avec bonhomie comme s’il s’agissait de déterminer le nombre de
merguez nécessaires au barbecue hebdomadaire. Si vous attaquez mon
enveloppe, je devrai vous étriper, j’en ai peur !
- Ah non hein !!! se rebelle le Croquemitaine. Je viens juste de
terminer de fignoler mon costume et comme c’est moi qui vais encore être
au contact, il va tout me l’abîmer si on se bagarre !
- C’est quoi le problème franchement ?
Le quatuor d’affreux se retourne comme un seul monstre et regarde Ravage
qui mâchouille tranquillement un musculeux avant-bras, assis sur un
torse démembré.
- C’est lui là ! s’emporte le Marchand de sable en désignant Social qui
lève ses gros yeux globuleux et injectés de sang au ciel. Nous venons
avec une tâche simple à accomplir et MÔSSIEUR fait sa Diva en collant le
bouzin dans tout Paragon au lieu de rester peinard le temps que nos
pouvoirs soient au top !
- C’est pas ma faute si je suis tombé sur un hôte aussi volontaire, j’te
f’rai dire !
- Oh que si ! Si c’est ta faute j’te f’rai dire !!! singe le Marchand
visiblement très agacé en projetant des volutes de silices dans tous les
sens. T’aurais écouté Maîtresse… T’aurai parasité le petit gros avec les
moustaches, on en serait pas là !
- Ah mais quand j’ai vu ce petit mec avec toutes ses pensées malsaines,
j’ai pas pu résister moi… gémit Social. Son cerveau était comme une
grosse éponge vicieuse… Si gorgée de haine et de frustration que j’ai
pas réfléchi… C’était tentant quand même !!!
- De toute façon c’est toujours pareil avec toi ! Regarde sur Eden !!!
Qui s’était entiché de l’Archange Sombre hein ?! Qui a fait foirer
l’invasion au dernier moment ?
- Oh non on va pas remettre ça…
- Et comment qu’on va remettre ça !!! T’apprends pas, c’est tout !!!
J’vais t’dire Social : t’es un gros Boulet !
- Marchand a pas tort, ricane Croquemitaine. T’es pas un pas Pro dans
ton approche, Social ! T’es un jouisseur ! Vu ton origine de toute
façon…
- Je vois l’genre !!! Vous allez tout me coller sur le dos si ça foire,
bande de salauds ! C’est ça hein ?
- Non Social ! grince la Maîtresse d’école. Non, car cette fois-ci le
plan n’échouera pas. J’ai été contactée par le patron et il est
drôlement en pétard, tu peux me croire. Il a dit que si nous n’avions
pas résolu le problème avant une journée terrestre, il allait nous
envoyer ce fondu de Placard « en renfort ». Vous savez tous ce que cela
signifie…
- Nan ! lance Ravage en se curant les dents avec une esquille d’os.
- Ca veut dire que c’est pas bon du tout, explique le Marchand de sable
en aparté. Le Monstre du Placard est un indépendant. En fait il est même
pas de chez nous... Et il a une fâcheuse tendance à régler les invasions
sans grande finesse.
- Genre ? demande Ravage en suçant bruyamment la moelle encore contenue
dans son os cure-dent.
- Genre quand il a terminé, y a plus grand chose à dominer en fait.
- Ah !
- Donc Social, reprend la Maîtresse en pointant sa règle graduée sur
l’intéressé, tu as le choix : soit ton hôte et toi arrêtez vos bêtises,
soit c’est Placard qui s’en chargera et alors là, pas de bonus
d’invasion et probablement deux où trois siècles de purgatoire pour tout
le monde.
- Ah c’est malin hein !!! s’indigne Croquemitaine.
- Ouais t’as tout gagné là !!! ajoute le Marchand de sable.
- Z’êtes d’où exactement ? demande Ravage en se levant pesamment, le
ventre un tantinet ballonné.
- Maîtresse et moi on est du 8ème cercle bien sur, sourit le Marchand en
désignant la vieille momie qui sourit fièrement pour l’occasion. Croque
vient du 7ème comme tous les belliqueux dans son genre et naturellement
Social arrive du second, tu penses bien !
- Y a pas de hontes à être du second cercle j’vous signale ! se rebelle
le Chétif.
- Nan mais ça explique quand même les choses aussi… raille
Croquemitaine. Et t’es d’où toi, Ravage ?
- Ben je suis du 8ème aussi mais j’ai été transféré aux Limbes là !
confesse Ravage tout honteux.
- Rhhaaaa l’autre hé !!! s’esclaffe Croquemitaine.
- Whhhaaaaa !!! se moque le Marchand en disparaissant dans un nuage ocre
hilare.
- Ton Hôte est un Juste ??? demande Maîtresse aussi amusée
qu’impressionnée.
- C’est rien de le dire, avoue Ravage avec une moue dégouttée. Je
souhaite bien du plaisir aux copains à chaque fois que je leur renvoie
cet emmerdeur, croyez moi !
- Ahahahaha ! s’étrangle Croque. Ca doit drôlement bousculer leur petite
vie peinard dans le 1er Cercle !!! Ca fait belle lurette qu’on ne voit
plus de Paladins en armure de lumière chez nous.
- A qui le dis-tu, couine Ravage. Si j’avais su, je me serai coupé une
corne plutôt que de pactiser avec sa famille… Six cents ans d’ancêtres
immondes et là « PAF », la tuile : une génération de Justes ! Comme ça…
Sans raisons ! Pis pas un mais deux carrément ! Vous connaissez déjà la
cadette mais croyez moi, l’aîné n’est pas piqueté des Incubes !!! Et
c’est sur moi que ça tombe…
- Clair que t’as pas de bol, compatit le Marchand en se recomposant
lentement. Note qu’il y en a un paquet ici quand on regarde bien…
Maîtresse a balancé une gamine y a pas longtemps et elle a atterri aussi
là bas. D’ici à ce qu’on se ramasse une nouvelle Guerre Divine avec ces
conneries, y a pas loin…
- Raison de plus pour resserrer les rangs et lancer l’invasion avant que
ces fichus Héros ne se renforcent, gronde Maîtresse. Social, on
t’écoute. Je dis quoi au patron ?
- Ohla moi je m’engage pas… C’est Lui le plus fort alors je vous laisse
vous débrouiller avec ! s’emporte le maigrichon.
Habitués, les Démons attendent patiemment que l’Hôte reprenne le
contrôle. Le changement s’effectue en quelques secondes, preuve
incontestable de la volonté phénoménale de l’humain possédé. Lorsqu’il
relève la tête, dardant deux petits yeux gorgée d’un sadisme dément et
plus inhumains encore que sous la houlette de son parasite, Monsieur
Social découvre ses dents jaunies, passant une grosse langue épaisse sur
ses lèvres ourlées à la plénitude malsaine.
- Monsieur Social va vous aider, Créatures !
- Il ment ! se marre Marchand. Cet humain pathétique pense pouvoir
abuser un natif du Cercle des Trompeurs, on croit rêver !!!
- Mon camarade a raison, Social ! confirme Maîtresse. Notre fond de
commerce sont les baratineurs de tous poils, mon ami. Navrée mais tu
exhales la duplicité et la fourberie par tous les pores de ta maladive
et jaunâtre couenne !
- Et pourtant je vais vous aider… Pour un temps… Vos cibles sont des
lèpres sociales, des cancers qui dévorent ma société chérie du fond de
leurs bouges infâmes… Ils s’adonnent au stupre et à la drogue, ne
respectant rien ni personne. Je vais leur apprendre la peur…
- Il ne ment pas ! confirme Maîtresse avec une mimique satisfaite.
- Là nan ! confirme Marchand.
- …et lorsque la maladie qu’ils incarnent sera définitivement éradiquée,
je vous tuerai. Tous.
- Heu… Là non plus il ment pas ! souffle Marchand avec inquiétude.
- Si on appelait Placard en fin de compte ?! propose Croquemitaine très
impressionné par les sifflements que Social produit maintenant tandis
que l’extrémité de ses petites mains boudinées se métamorphosent en
immondes instruments de torture organiques.
- Chaque chose en son temps, coupe Maîtresse. Ravage ? T’es avec nous ?
- Ouais pas de soucis ! Tant que j’ai à bouffer, l’autre fumier reste ou
il est donc vous pouvez compter sur moi, les aminches !
- Bon ben c’est réglé alors ! Juste le temps de zigouiller l’enveloppe
et on ira faire une ballade dans les égouts histoire de fêter ça.
- Ouèèèèè !!! sautille Croquemitaine qui adore lécher les gerbouilles
des Abominations.
- L’enveloppe ? demande Ravage, jetant à nouveau un léger froid.
- Oui, confirme la Vieille mocheté. L’enveloppe Skull qu’on avait gardé
en vie des fois que Social veuille bien changer d’Hôte. Mais maintenant
c’est plus trop utile alors autant la manger.
- Y a pas de Skull vivant ici, Maîtresse ! déclare le dernier arrivé
comme en s’excusant.
Avisant la large traînée écarlate qui s’étend jusqu’à la sortie, la
Maîtresse d’école s’emporte et balance de terribles coups de règle sur
l’extrémité des haillons de Croquemitaine où doivent théoriquement se
trouver ses doigts en ponctuant ses frappes :
- JE… T’AVAIS… BIEN…DIT… DE… SURVEILLER… L’ENVELOPPE !!!
- Aïeuuuu… couine Croquemitaine. Mais t’es pas bien sans dec’ !!!
J’écoutais ce qui se disait ! Y avait pas de risque, il était tout
esquinté…
- Imbécile !!! C’est le deuxième humain qui s’échappe par ta faute ! Tu
as drôlement intérêt à les retrouver – LES DEUX - sinon je te JURE que
je fais un rapport tellement salé au Patron que c’est Placard qui
s’occupera de ton débriefing après l’invasion !!! Et tu es privé
d’égout, voilà !!!
- Pourquoi c’est pas Ravage qui y va !? se rebiffe Croquemitaine. Il a
laissé filer la gosse aussi d’abord !!!
- Il savait pas encore qui elle était, LUI !
- Ouais d’abord !!! renchérit l’intéressé en faisant une grimace
moqueuse à Croque.
- Pffff c’est pô juste !!! tente le Haillon avant de s’écarter en voyant
Maîtresse lever la règle, mauvaise avant de gronder :
- Ne reviens pas sans avoir tué les deux, sinon…
Pendant que le petit groupe joyeux s’éloigne en direction de l’accès aux
souterrains infectes de Paragon qui leur rappelle avec nostalgie un peu
leur patrie, Croque suit en pestant le chemin sanglant d’un pas
traînant, ses guenilles basses. Lorsqu’il parvient dans une artère
important du quartier et constate que les coulées poisseuses s’arrêtent
brusquement au bord du trottoir crasseux, il serre ses oripeaux-doigts
convulsivement en gémissant :
- Ohlalala je vais me faire gronder…
|