Roman de Stéphane Lafaye
Les
terrifiants dossiers secrets de Paragon City : l’affaire « Monsieur
Social »
Chapitre 8 : Marada
Toute notion de temps est absente de
l’endroit. Même une notion aussi simple que la gravité est une
abstraction ici. Le paysage chaotique lui même a confirmé à la jeune
femme dés son arrivée qu’elle était « ailleurs ». Aucune lumière directe
ne vient éclairer sa silhouette tremblante et la luminosité changeante
dévoile l’environnement pour mieux le masquer comme s’il s’agissait
d’une jeu pervers.
Et il y a les sons.
Ces plaintes continues et déchirantes qui émanent de partout et nulle
part, ces gémissements qui lui vrillent la cervelle comme des perceuses
mentales, laminant son âme, mettant en péril sa raison une fois de plus.
Elle n’a ni faim, ni soif mais sent le vent glacé qui vient la frapper
parfois avant d’être remplacé par un souffle brûlant comme une fièvre
maligne. Elle sait qu’elle a quitté sa dimension d’origine mais ne
parvient pas à déterminer où elle a atterrit malgré tous les
enseignements que Nathan lui a prodigué avec une patience fébrile comme
s’il redoutait que son élève n’ai pas le temps d’apprendre avant de
subir une telle épreuve.
Marada sait que son univers n’est qu’une page ridicule dans le Grand
Livre Cosmique.
Elle a mentalement voyagé avec son Mentor dans des endroits merveilleux
qu’elle n’aurait jamais ne serait ce qu’imaginé. Elle a plongé son
esprit avide de Savoir dans la trame déchirée de mondes habités par la
violence et la barbarie les plus extrêmes aussi…
Mais jamais elle n’a contemplé une telle… menace.
C’est comme si elle avait été soudainement arrachée à son corps pour
être projetée au cœur de ses pires cauchemars, de ses craintes d’enfant
les plus secrètes.
C’est comme si elle était…en Enfer !
Avant qu’elle ne quitte la maison de son adolescence– fuir serait une
terme plus adapté – la jeune femme avait eu à subir les prêches
hystériques d’une famille habitée par une Foi aussi fanatique que
cruelle. Lorsqu’elle avait été en mesure de plonger dans l’esprit des
gens et s’en était ouvert à son père, elle avait cru qu’il allait la
tuer tellement les coups pleuvaient, martelant son corps supplicié sans
discontinuer. Sans l’intervention de sa mère, celle qui s’appelait
encore Marie-Adam serait morte sous les poings d’acier qui s’abattaient
dans un silence de rage meurtrière dans l’indifférence complice de ses
frères et sœurs.
Difficile pour un Paragonien d’imaginer ce qu’est la vie de certaines
bourgades des états centraux de l’Amérique moderne. Ceux là même qui
vont s’enflammer pour une cause juste à l’autre bout du globe ignorent
qu’à quelques centaines de kilomètres seulement est tapie la bête
immonde qu’ils croient éteinte.
Dieu y est l’Unique Voie tolérée.
Pas le Dieu d’amour et de miséricorde mais le Dieu ancestrale et
insidieux qui a ravagé des civilisations entières. Celui qui prône la
crainte de l’autre et l’éradication de la différence, qu’elle soit
physique ou raisonnée.
Dans ces lieux oubliés par le temps, seuls certains élus ont force de
Loi et il n’est pas rare d’y voir fleurir à la nuit tombée les sinistres
cagoulards spectraux traquant « l’ennemi » sous couvert de la Croix de
feu. Nulle créature difforme ou mentalement déficiente n’y est visible.
On les cache. Dans des endroits secrets et honteux comme les preuves
immondes des péchés qui n’existent que dans les cerveaux malades des
purs et des justes.
Marada fut envoyé dans un tel endroit et si elle s’effondre maintenant
en pleurant d’effroi, c’est parce qu’elle a l’impression d’y être à
nouveau enfermée.
Ce lieu est le Mal.
Et la jeune mutante sait qu’elle ne supportera pas une seconde fois d’y
être oubliée sans se réfugier dans une apaisante folie.
Pour toujours.
Alors qu’elle va basculer irrémédiablement, elle perçoit un son
différent.
Pareille à un petit animal, elle dresse la tête, cherchant à repérer la
provenance, s’accrochant à ce dernier espoir comme une noyée, tremblante
à l’idée qu’il n’existe que dans son esprit malade.
Puis le hurlement retentit à nouveau et le doute n’est plus de mise.
En un instant, Marada est debout et fonce en direction de l’inespérée
acclamation qui vient de se transformer en cri de douleur. Quand elle
arrive enfin au bout de l’éperon rocheux, elle s’arrête, médusée par le
spectacle : un homme puissamment bâti et entièrement nu fait face à une
Horde de créatures de cauchemar faite de crocs et de griffes
effroyables. Son corps musclé est lacéré et le sang qui ruisselle par
des dizaines de cruelles blessures illustre parfaitement la violence du
combat qu’il livre pour sa vie. Autant que les monceaux de choses
infâmes qui s’empilent comme des trophées sauvages jusqu’à ses genoux…
Avant qu’elle ne soit remise de sa surprise, les monstruosités se ruent
à nouveau à l’assaut. L’homme va être submergé par la vague bestiale et
l’Empathe étouffe lâchement le sanglot d’horreur qui envahit son être.
Mais à l’instant ou les premiers rangs vont frapper, les bras du
combattant s’illuminent d’une lueur intense, transformant ses membres
des coudes aux mains en un duo de lames éblouissantes qui plongent dans
le magma informe qui l’assaille. La lumière mortelle se met à tournoyer
avec une célérité impossible, fauchant les bêtes démoniaques dans un
tourbillon de rage insensée. La contre-attaque est telle que les Choses
démoniaques hésitent puis refluent sous la pression impétueuse de
l’humain déchaîné qui va jusqu’à les poursuivre avant de reprendre sa
position, exténué, ses armes impossibles tendues devant lui dans un
geste de défis.
La luminosité intense permet aussi à Marada d’embrasser enfin cette
plaine immense qui sert de champ de bataille et elle ne peut s’empêcher
pour la première fois depuis si longtemps de pousser cette clameur
honnie :
- Mon Dieu, protège moi…
Aussi loin que les yeux de la mutante portent, la plaine grouille de
créatures qui foncent sur l’homme aux cheveux de neige. Des milliers,
des centaines de milliers de choses garnies d’épines, de pinces et de
gueules béantes vomissant des torrents de biles sur leur passage.
Le gémissement de douleur ramène l’attention de l’Empathe en proie à une
panique incontrôlable. L’homme vient d’avoir la cuisse transpercée et il
peine à rester debout. La fureur démentielle avec laquelle il repousse
une fois encore la meute lui donne un bref instant de répit mais
lorsqu’il met un genoux à terre en grondant de colère, la Horde
d’épouvante se ramasse sur elle même, les Monstres se submergeant et se
déchirant entre eux pour goutter la chair de la proie vaincue.
Puis pareille à une énorme muraille de chair grondante, les choses
abominables s’élancent.
Cette fois-ci, pas plus le courage indomptable du guerrier que ses
stupéfiantes armes lumineuse ne les stopperont.
Lorsqu’elles arrivent au contact, l’humain ruisselant de sueur et de
sang disparaît et leurs crocs avides ne rencontrent que le vide.
Sur la corniche, Marada tente de rattraper le grand corps musclé qu’elle
a téléporté à la dernière seconde mais le poids l’entraîne et elle
s’effondre sur lui. Immédiatement, l’homme darde sur elle ses yeux fous
et pointe une de ses lames mortelles sur sa poitrine. La jeune femme
hurle au moment même ou l’arme de lumière pénètre profondément sous son
sein gauche.
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